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vendredi 23 novembre 2012

Georges Fourest (1867-1945)




  • Le Géranium Ovipare / Georges Fourest.- Édition originale.- Paris (6, rue de Clichy) : José Corti, 1935.- 112 p. ; 19,5 cm.
    •  La présente édition du Géranium Ovipare a été tirée sur les presses de l'Imprimerie Darantière à Dijon, et achevée d'imprimer le 15 février 1935. elle comprend : 5 exemplaires sur Japon, numérotés de 1 à 5 ; 20 exemplaires sur Hollande, numérotés de 6 à 25 ; 100 exemplaires sur Pur fil Lafuma, numérotés de 26 à 125 ; 2500 exemplaires sur châtaignier blanc, numérotés de 126 à 2625. Il a été tiré en outre, pour la presse, 150 exemplaires marqués S.P. Exemplaire n°2165.
 

mardi 20 novembre 2012

Georges Fourest (1867-1945)


  • La Négresse Blonde / Georges Fourest ; préface de Willy.- Huitième édition.- Paris (6, rue de Clichy) : José Corti, 1934.- 134 p. ; 19,5 cm.
    • En appendice quelques fragments des études que suscita la publication de la Négresse Blonde.
    • La présente édition de la Négresse Blonde a été tirée sur les presses de Ramlot et Cie, et achevée d'imprimer le 25 avril 1934. Elle comprend : 3 exemplaires sur Japon (hors commerce) ; 50 exemplaires sur Lafuma, numérotés de 1 à 5 (hors commerce) et de 6 à 50 ; 2500 exemplaires sur Bouffant blanc, numérotés de 51 à 2550. Il a été tiré en outre, pour la presse, 150 exemplaires marqués S.P. La première moitié du tirage sur Bouffant, ainsi que les exemplaires de grands papiers portent, sur la page de titre, la mention : Septième édition, et le complément du tirage, la mention : Huitième édition. Exemplaire n° 373.



PRÉFACE

Guy de Maupassant affirmait que Algernon-Charles Swin­burne lui semblait le mortel le plus extravagamment artiste du monde. A présent que le mortel chantre de l'immortelle Laus Veneris est mort, nous sommes deux esthètes chauves, trois pelés et quatre tondus — neuf en tout — fondés à regarder comme le plus extravagamment artiste de nos contemporains, le nommé Georges Fourest. Artiste, le poète de la Ballade en l'honneur des Poètes falots, l'est, simultanément, à la manière antique et à la manière contemporaine : argonaute du verbe, Jason non pas jaseur mais passionné de rythmes et évidemment « plein du souffle grec », et explorateur du dernier bateau (lequel est un bateau ailé), Wright de la subtilité et de la nuance...

Et extravagant, il l'est aussi tout à la fois d'une façon ancienne et d'une façon moderne. On l'a qualifié d'acrobate preste et cocasse du cirque lyrique, Footitt merveilleux du vers. Soit ! Mais, avant d'être Footitt, il a ricané sous le pseudonyme de Triboulet ; et, premier que d'être bouffon des Valois, il a gam­badé Ægipan. Déconcertante synthèse, Georges Fourest exhibe presque en même temps les cornes du bouc, la marotte chère au jongleur du Roi et le bizarre vêtement-sac où s'enveloppe l'amuseur de l'arène (1) ; il apparaît coup sur coup comme le Clown, le Fol de cour et le Satyre.

Alliance de l'homme et de la bête, et quasiment dieu, compa­gnon effronté et folâtre de Dionysos, ivre plus qu'à demi de chansons, de vin, de caresses, le Satyre gambade, fringue, ca­briole, s'ébaudit. Est-il terrible, est-il ridicule? Il est (c'est le cas de le dire) biscornu. Est-il beau, est-il affreux ? Il est trou­blant. Depuis la fourche de ses pieds jusqu'à la pointe de ses oreilles, il a de l'esprit : esprit tortueux et tumultueux, âpre et burlesque, raffiné et puéril, savant et brutal, douloureux et las­cif, — et esprit surtout ricaneur, sardonien; naturellement : esprit satyrique.

De cet esprit-là le livre où j'ai la gloire de préambules, abonde, foisonne, retentit, sonore de crépitations baroques et joviales qui étonnent parmi la noble . harmonie de tels beaux poèmes tout imprégnés d'Orphée peut-être et d'Euripide certai­nement. On s'amuse, on s'étonne, non sans quelque remords, devant une Phèdre, une Iphigénie, une Andromaque fantasquement renouvelées, et dans telles autres pièces qui n'ont pas eu de modèles millénaires et princiers, dans la Singesse, par exem­ple, on voit luire et cligner les yeux sarcastiques du capripède et frétiller sa queue égayante.

Fou qui se sert de sa folie pour nasarder la folie universelle, le Fol de cour suscite le rire et parfois la peur. Feint-il de se plaire à des jeux puérils ? Soudain, il se renfrogne et machine un piège. Prépare-t-il un tour bouffon? Ne vous esclaffez pas trop tôt : le tour va devenir macabre. Je vous recommande aussi de ne point « charrier », comme on disait sous Louis XII, les chaus­sures du Fol, mi-parties de couleurs criardes : elles sont adroites, promptes et aiguës comme un pal. Et je vous conseille, sur toutes choses, de ne vous point gaudir de son sceptre surmonté d'une tête grotesque et garnie de grelots : il frappe dur sans que l'on puisse s'indigner des coups à la fois sournois et impertinents qu'il dispense.

Georges Fourest badine mais il a compris que la vie est une farce amère; et s'il fait semblant d'attraper des hannetons, si même il attrape pour tout de bon quelques-uns de ces coléoptères lamellicornes, il est moins abstrait que ne le pourrait croire la tribu des critiques (et celle des mélolonthinés) par un si ingénu passe-temps. La chanson des grelots, qu'il se targue d'aimer, il l'agrémente de couplets aux sous-entendus goguenards, il la contrepoints de refrains à double entente, modulés savamment et perfidement dans une contorsion exquise des lèvres.

Coiffé comme un astrologue, la tête sur une collerette blanche de pierrot, le Clown enluminé risque entre deux coq-à-l'âne les sauts les plus périlleux et sanglote en débitant les fables les plus hilarantes. Disloqué paradoxal, funambule ahurissant, saltim­banque énigmatique, il se montre adroit à ce point qu'il peut suggérer qu'il est gauche, lui si malin qu'il peut — quand il lui plaît — passer pour un lourdaud. Bateleur élégant, il pince sans rire. Pitre magique, il se fout du peuple. Comique à froid, il atteint au génie. Et il semble que ce soit lui qui ait écrit l'Epître Falote et Balnéaire et inventé ces sardines

Sans voix, sans mains, sans genoux,
et ce journaliste paillard, versificateur et pétunomane qui 
...se gavait de tripes
à la mode de Caen parmi des croque-morts.
et ce vieux saint, cet adorable saint qui subit
...deux fois,
(saint de chair et saint de bois)
Le Martyre pour la foi.

Ainsi, Clown, Fol de cour et Satyre, Georges Fourest per­sonnifie les trois êtres religieux qui représentent à travers les âges le rire artiste et extravagant.

Le plus singulier de l'histoire — histoire non naturelle vrai­ment, — c'est que, dans la vie ordinaire, Ægipan, ce Tri­boulet, cet irrésistible amuseur de Cirque, affecte la tournure hautainement désinvolte, la prestance cavalcadeuse d'un officier de la garde impériale. Et c'est sans doute ce qui explique que, de même qu'en les pièces de Plaute il est constamment question d'Athènes, du Pirée, de Rhodes, d'Ephèse, de la Sicile (et que, pourtant, il est notoire que tous les actes de ces comédies, toutes leurs scènes se passent à Rome), — de même il est manifeste que tous les poèmes de Fourest, tous les décors qu'ils évoquent, l'île de Tamamourou, le bord du Loujiji, le Lac des Libellules, se situent dans l'empire français.

Exotiques ou nationaux, ces poèmes regorgent de beautés et de Beauté. Cela seul importe.

Le plus vaseux des critiques, l'auteur des Samedis littéraires lui-même ne pourrait qu'admirer, si jamais il ouvrait ce livre, l'alexandrin de Ceorges Fourest, nombreux, rimé dru, assez sonore pour réveiller des auditeurs gorgés de véronal, de trional, de sulfonal ou d'Ernest-Charl. Parfois, ce vers fait songer, par son brandissement rythmique, aux meilleures Odes funambules­ques, à celle, par exemple, où Théodore de Banville, échappant à l'obsession de la rime-calembour, traçait l'inoubliable croquis de « ce groupe essentiel » :

Monsieur Courbet grimpant sur une diligence
Et sa barbe pointue escaladant le ciel.

En certaines strophes, la Singesse semble s'apparenter, avec moins de gamineries rapinesques et plus de poétique éclat, à cette Négresse du Parnassiculet qu'hypnotisait de ses coruscations

Un shako d'artilleur orné d'un pompon vert.

Mais pourquoi m'éverturais-je à lui rechercher des ascendants littéraires, alors que n'a pas eu de modèle et n'aura pas d'imita­teur sa pompeuse et mirifique et retentissante Epître testamen­taire, par laquelle, évoquant des pompes funèbres insoupçonnées du miteux Chauchard, le poète ordonne, pour escorter son cer­cueil « ce coffre d'orichalque ocellé de sardoines », un inégala­ble cortège où les esclaves d'Orient, les porteurs vêtus de laticla­ves jaunes et les bardes édités chez Messein défilent en compa­gnie d'une faune peu commune — couaggas, hircorcerfs, zébus, zèbres, girafes — luxe d'Empire à la fin de la Décadence que pimentent narquoisement des causticités ultra-modernes, bouf­fonnes truculences tout à fait dignes d'un Héliogabale des quat'z'arts.

Vieil habitué du Soleil d'Or, jamais, de ma demi-mondaine de vie, jamais je n'oublierai la formidable acclamation qui ébranla les murs du sous-sol où s'entassaient, chaque semaine, tant de poètes, le jour que leur fut récitée l'Épître falote et testamentaire pour régler l'ordre et la marche de mes funé­railles. Dans l'opaque fumée de la tabagie en liesse, les bravos crépitaient furieusement en l'honneur du porte-lyre absent dont les strophes se déroulaient avec une ampleur de la plus grandi­loquente cocasserie.

Tous bavaient d'extase : Adolphe Retté, aujourd'hui béné­dictin, alors anarchiste; Rambosson, notoire de par son roman­tique prénom d'Yvanoé; F.-A. Cazals, étranglé d'une haute cravate en spirales, le front barré d'une mèche à la Delacroix, féroce et loyal « en un frac très étroit aux boutons de métal ».

Le piano, hebdomadairement massé par le Docteur Le Bayon, avait cessé ses gémissements coutumiers, et, assoiffés de lyrisme, les chansonniers eux-mêmes écoutaient; nasillardes clameurs de Canqueteau, vocalises sopranisées par Montoya, couplets anti­gouvernementaux mâchés férocement par Ferny, tout se taisait; on n'entendait plus, scandée par le récitant, que l'impressionnante épitaphe :

Ci-gît Georges Fourest ; il portait la royale,
Tel autrefois Armand Duplessis-Richelieu,
Sa moustache était fine et son âme loyale,
Oncques il ne craignit la vérole ni Dieu !

Quand le dernier vers eut cessé de bruire, les auditeurs du Soleil d'Or, les mains brisées à force d'applaudir, les poumons encrassés de nicotine, jugèrent hygiénique d'extérioriser leurs admirations. De la fontaine Saint-Michel à Bullier, le Boulevard .se couvrit de thuriféraires... (le baron Trimouillat, ténorino mégalomane mais imperceptible, atteint de l'aphonie des gran­deurs; l'incohérent jules Lécy, dont le rire laissait briller soixante-quatre dents éblouissantes; Lemice-Térieux-Paul-Mas­son, raviné de rides comme un cirque lunaire; Henri Mazel, méridional blond clair et le Lillois X... — paix à ses gendres — noir et crépu comme un Soudanais; Le Cardonnel, Ernest Raynaud, Henri-Gauthier-Villars, devenus l'un prêtre. l'autre commissaire de police, le dernier journaliste) ... tous vociférant leur enthousiasme, tous sacrant Fourest chef d'école (l'École Fourestière), tous chantant, inlassables, sur un timbre trop connu :

Que mon enterrement soit superbe et farouche,
Que les bourgeois glaireux bâillent d'étonnement
Et que Sadi-Carnot, ouvrant sa large bouche,
Se dise : « Nom de Dieu! Le bel enterrement! »
Sur l'air du Ira, la, la, la...

Car nous étions ce qu'on est convenu d'appeler la jeunesse studieuse...

WILLY.

(1) Si le roi et L'arène se trouvent ici l'un près de l'autre, c'est tout à fait par hasard.

jeudi 17 février 2011

Paul Reboux (1877-1963)


  • Une oraison funèbre inédite par Jacques-Bénigne Bossuet commentée par Monsieur l'abbé Beaumignon professeur de Belles Lettres au Collège Royal d'Aubervilliers / [Paul Reboux].- Paris (6, rue de Clichy) : Se trouve chez José Corti, 1925.- n.p. ; 25 cm.
    • Cet ouvrage a été tiré sur papier de Hollande à quatre cent exemplaires numérotés et signés par Paul Reboux auteur de "A la manière de". Exemplaire n°292.
    • Achevé d'imprimer en Février Mil neuf cent vingt cinq, par Monsieur Maurice Simart, Maître-Imprimeur, Rue du Croissant, 16, à Paris ; La composition a été faite par Monsieur Charles Delrue, Chef de conscience ; La presse ayant été conduite par Monsieur Albert Léger, Chef de machines labeur ; Monsieur A. Buffereau, Prote, ayant dirigé l'exécution du présent ouvrage.

jeudi 10 avril 2008

Anthologie


  • Anthologie du conte fantastique français / par Pierre Castex.- Paris (11 rue Médicis, 6e) : Librairie José Corti, 1947.- 324 p. : couv. ill. ; 19 cm.
    • Il a été tiré de cet ouvrage 45 exemplaires sur vélin Bulky numérotés de 1 à 45 et 5 ex. H.C.

INTRODUCTION

Depuis près de deux cents ans, la Raison a perdu sa royauté littéraire. Au temps de Descartes et de Boileau, elle demeurait vigilante, même lorsque l'œuvre d'art se parait des prestiges du merveilleux : la fable, l'allégorie, la légende même étaient placées sous son contrôle et servaient ses desseins ; quant aux récits de songes introduits dans nos tragédies pour éveiller ou soutenir l'intérêt dramatique, ils semblent construits, observait Nodier, par des hom­mes qui n'ont jamais rêvé. Le romantisme européen a déclenché une révolution dont nous n'avons pas encore mesuré toute l'ampleur ni parcouru toutes les étapes : les artistes et les écrivains, en se donnant comme domaine nouveau d'inspiration les désordres de la vie affective, les illusions des sens, les vertiges de l'imagination, ont renouvelé l'idée qu'on se faisait jusque-là de l'homme. La création esthétique, alimentée surtout par l'expérience subjective, s'op­pose de plus en plus à un idéal d'universelle intelligibilité.

Le fantastique en littérature est la forme originale que prend le merveilleux, lorsque l'imagination, au lieu de transposer en mythes une pensée logique, évoque les fantômes rencontrés au cours de ses vagabondages solitaires. Il est enfanté par le rêve, la superstition, la peur, le remords, la surexcitation nerveuse ou mentale, l'ivresse et par tous les états morbides. Il se nourrit d'illusions, de terreurs, de délires. Aussi, bien qu'il ait fleuri à d'autres épo­ques, semble-t-il répondre tout particulièrement au goût moderne.

Nous voudrions montrer la fécondité de notre génie national, dans ce domaine où l'on a souvent accordé une importance excessive aux influences étrangères. Dès le XVIIIe siècle, Cazotte enfermait une histoire fantastique dans les limites du conte qui, par la brièveté et le naturel, est le genre le plus propre à créer un effet intense. Vers 1830, le fantas­tique connaît une vogue extraordinaire ; il inspire des récits où l'imagination s'exerce agréablement, mais de façon assez gratuite. Bientôt, il est mis au service d'intentions beaucoup plus profondes : la frénésie d'un Lautréamont, la cruauté d'un Villiers, la violence d'un Mirbeau, les hantises d'un Maupas­sant, contrastent avec l'élégance désinvolte de Gau­tier et l'ingéniosité froide de Mérimée, les implaca­bles analyses auxquelles se livre, dans les dernières années de sa vie, un Nerval tourmenté par la folie surprennent celui qui a commencé par lire ses pre­miers récits, écrits en un temps où, cédant à la mode, il adaptait sans grande conviction les con­teurs allemands. Désormais, l'écrivain épanche à travers des symboles grimaçants son génie satirique ou livre un témoignage sur lui-même en évoquant, comme pour les exorciser, ses démons intérieurs ; ou encore, tel Apollinaire au seuil de la mort, il étale sur ses pages hallucinées l'ombre de son propre des­tin.

L'évolution du genre est esquissée dans ce recueil, depuis les précurseurs du XVIIIe siècle jusqu'aux conteurs récents (1). Certes, il ne faudrait pas s'en tenir trop strictement aux cadres que nous propo­sons. Les jeux gratuits de l'imagination ont survécu au romantisme : nous ne saurions guère discerner d'inquiétude profonde dans les contes d'Erckmann-­Chatrian ou de Claude Vignon, dans les anticipa­tions para-scientifiques de Jules Verne ou de Mau­rice Renard ; mais ces récits, quel que soit leur agré­ment, présentent un intérêt littéraire médiocre. En revanche, une certaine cruauté a été à la mode, parmi les représentants de l'avant-garde romanti­que : Nodier en donne une préfiguration dans Smarra et Petrus Borel une image dans ses Contes immoraux ; mais elle revêt presque toujours un ca­ractère d'affectation qui empêche de la prendre au sérieux. D'une façon générale, à mesure qu'on avance dans le siècle, le goût du public devient plus exigeant, l'inspiration des conteurs plus person­nelle ; les spectres, chers aux contemporains d'Hoffmann semblent dérisoires, trente ans plus tard, à une génération que les contes d'Edgar Poe ont fami­liarisée avec un fantastique intérieur, plus intense.

C'est que, si la peur est de tous les temps et de tous les pays, il devient plus difficile de l'éveiller, à me­sure que les hommes deviennent moins naïfs. Les écrivains d'aujourd'hui doivent séduire une imagi­nation plus rétive, qui ne cède franchement qu'à une illusion de réalité parfaite. Ainsi s'explique la mode des énigmes policières, où l'auteur, dans la trame du récit, multiplie les indications concrètes, les détails vécus, et prend soin au dénouement de dissiper toute obscurité : c'est à ce prix seulement que, dans ce genre aux recettes éprouvées, le mys­tère conserve ses vertus d'enchantement.

Serions-nous donc trop blasés désormais pour trouver de l'attrait à un merveilleux gratuit ? Nous ne le pensons pas ; et le succès de tant de films ré­cents prouve qu'il n'en est rien. Le cinéma, il est vrai, grâce au pouvoir de l'image, impose l'illusion plus facilement que ne le feraient les mots du lan­gage ordinaire : il offre ainsi au fantastique naïf une chance d'attacher encore, au moins pour la durée d'une représentation. Les écrivains, eux, ne peuvent plus se contenter d'effets aussi faciles ; mais heureu­sement ils n'ont pas épuisé tant s'en faut, le mys­tère de l'homme intérieur. Les surréalistes l'ont bien compris ; et Julien Gracq, qui évoque dans la préface d'Au château d'Argol les fantômes du roman noir anglais, fait fructifier de nos jours, en l'adaptant au goût contemparain, la tradition fantastique dit XIXe siècle. Conçue selon d'autres méthodes, l'œu­vre de Kafka donnerait lieu à des remarques analo­gues : les hallucinations de ses récits traduisent les angoisses de l'homme moderne.

Nous croyons donc à l'avenir du conte fantastique. Lorsqu'il est cultivé, non par des charlatans qui débitent la terreur comme une marchandise, mais par des écrivains doués d'une vie intérieure profonde, il permet, comme la poésie, d'exprimer ces aspects de l'homme qui demeurent irréductibles à la raison logique. On s'en apercevra, dans les deux cas extrêmes que nous avons cru devoir retenir, en lisant nos extraits d'Aurélia, où l'émotion née du fantastique a été directement et pleinement vécue par Nerval lui-même avant d'être transcrite ; et les dernières pages de l'Enchanteur pourrissant, où Apollinaire abandonne bien vite la fiction narra­tive pour libérer les images nées en tumulte dans les profondeurs de son subconscient. Avec ces deux œu­vres, nous sommes évidemment bien loin des aima­bles récits de Cazotte; et nous avons atteint les limites d'un genre qui, peu distinct, à l'origine, de la féerie, peut offrir dans ses plus belles réussites un intérêt, documentaire analogue à celui dit poème lyrique ou du journal intime.

(1) Nous avons presque toujours reproduit des récits com­plets. Quand l'ampleur de l'œuvre retenue ne nous l'a pas permis, nous avons pris soin d'isoler un épisode qui forme, en lui-même, un tout intelligible. Nous nous sommes abstenu d'emprunter des textes à des écrivains vivants.

mardi 5 février 2008

Emile Cabanon


  • Un roman pour les cuisinières / Emile Cabanon ; [avant-propos de José Corti].- Paris : Librairie José Corti, 1962.- IV-153 p. : couv. ill. ; 16,5 cm.- (Collection romantique ; 6).
    • Le présent ouvrage est sorti des presses des Imprimerie réunies, à Rennes, France, le 10 novembre 1962. Il a été tiré 25 ex. sur papier pur fil Lafuma Navarre.

AVANT-PROPOS

C'est Paul Eluard qui nous fit découvrir Un roman pour les cuisinières. Il tenait ce petit livre pour un chef-d'œuvre qui méritait l'hon­neur d'une réimpression. Si cette suggestion était heureuse, sa réalisation, en 1942, ne s'im­posait pas. Il aura fallu finalement à Emile Cabanon encore bien des années de patience pour faire sa rentrée en librairie.

Que sait-on de lui ? Peu de chose. On ne le connaît que comme un journaliste, « mystifica­teur à outrance », répandu dans les milieux littéraires des grandes heures du romantisme et par sa collaboration au Journal des enfants et au fameux Corsaire, cher à Baudelaire. Nous savons aussi que le succès de Un roman pour les cuisinières fut si retentissant que, qua­rante ans après sa publication, le Grand Larousse du XIXe siècle devait consacrer à ce roman, « l'un des plus curieux de l'époque », une notice d'une colonne entière dans laquelle s'exprime déjà le vœu d'une réédition. Car le roman de Cabanon était devenu introuvable.

Pourquoi, se demandera-t-on, un ouvrage qui court de la plus alerte des proses du commen­cement à la fin et dont le ton est si vif qu'il en vient à être parfois échevelé ; pourquoi ce roman aux épisodes souvent hardis, qui connut ce grand succès et qu'on souhaitait de pouvoir lire, ne fut-il jamais réimprimé ? C'est que le sou­venir du double procès des Fleurs du Mal et de Madame Bovary incitait les éditeurs à la pru­dence. On craignait que les rigueurs de la loi ne s'exerçassent à l'encontre d'un livre dont Charles Asselineau pouvait écrire, en 1872, dans sa Bibliographie romantique : «Le sujet en est à peine racontable, et certes les feuilletonistes d'à présent y regarderaient à deux fois avant que d'entamer le récit d'une aventure qui choque également la vraisemblance, la religion et la morale publique. »

Mais le même Asselineau jugeait ainsi l'œuvre : « Voilà assurément des folies bien folles et que la critique du parquet ne laisserait point passer. Et pourtant, je ne cacherai pas mon faible pour ces histoires insensées racon­tées avec l'entrain et la candide outrecuidance de la jeunesse. [ ... ] Le livre est écrit d'un ton leste et preste, et avec l'abandon d'un brave homme qui se croit à l'abri de tout péril comme de tout remords. La peinture est brillante, pim­pante et reste dans l'œil. »

Quand on aura lu l'oeuvre d'Emile Cabanon, on verra qu'en cent ans il s'est produit une notable évolution de la morale publique et que notre auteur ne s'est pas avancé bien loin dans un domaine où nombre de ses successeurs se sont aventurés à corps perdu sans émouvoir beaucoup le garde-champêtre. Mais ce mystifi­cateur se doublait d'un critique. Sous couleur de nous conter les aventures d'un dandy plus proche de Lovelace que de Don Juan, il nous donne, non une caricature, mais une charge ébouriffante du « style » romantique. Qui dit charge laisse entendre démesure. On ne sera pas surpris de la rencontrer en bien des pages. C'est le souligné de l'œuvre. Mais ce qui, dans un autre ouvrage pourrait scandaliser, ne peut ici qu'apprêter à sourire.

La raison pour laquelle Cabanon a accroché un titre aussi déroutant au récit d'une aventure galante est restée mystérieuse. On a voulu la chercher dans une sorte de défi lancé au bon sens du lecteur. Cabanon, nous le savons, avait au plus haut point le goût de la mystification si fort en vogue, à cette époque, dans le monde des artistes, — ayant décoché ce titre, il le justifie en proposant, en fin de volume, une recette culinaire. Mais cette mystification est peut-être moins gratuite qu'il ne le semble et peut-être aussi serait-il prudent d'examiner les choses d'un peu plus près ; singulièrement d'interroger celle fameuse recette des Cailles à la Cléman­tine. Qui nous est offerte où et quand personne ne l'attend. Quelle apparence que notre facé­tieux auteur, sans autre raison que de justifier son titre cocasse, ait fourni ces deux pages inso­lites, mais remarquables dans leur présentation. On découvre en effet dans cette recette que non seulement des initiales y sont libéralement semées, sans nécessité apparente, mais encore que la ponctuation, si exactement distribuée dans tout l'ouvrage, en est à peu près — à deux points près — totalement bannie.

Il pourrait se faire que ces initiales aberrantes ne fussent pas jetées au hasard, comme par jeu, pour simuler la rédaction d'une cuisinière inculte, mais bien posées pour attirer l'attention du lecteur, lui signifier que cette recette n'est pas aussi anodine qu'il peut le paraître et à l'inciter à découvrir ce qu'elle cache.

Nous invitons le lecteur, quand il aura lu, avec plaisir, nous l'espérons, Un roman pour les cuisinières, à rêver un peu sur ces deux pages et formons le vœu qu'il leur arrache leur secret — si, toutefois, elles en ont un.

J. C.