jeudi 10 avril 2008

Anthologie


  • Anthologie du conte fantastique français / par Pierre Castex.- Paris (11 rue Médicis, 6e) : Librairie José Corti, 1947.- 324 p. : couv. ill. ; 19 cm.
    • Il a été tiré de cet ouvrage 45 exemplaires sur vélin Bulky numérotés de 1 à 45 et 5 ex. H.C.

INTRODUCTION

Depuis près de deux cents ans, la Raison a perdu sa royauté littéraire. Au temps de Descartes et de Boileau, elle demeurait vigilante, même lorsque l'œuvre d'art se parait des prestiges du merveilleux : la fable, l'allégorie, la légende même étaient placées sous son contrôle et servaient ses desseins ; quant aux récits de songes introduits dans nos tragédies pour éveiller ou soutenir l'intérêt dramatique, ils semblent construits, observait Nodier, par des hom­mes qui n'ont jamais rêvé. Le romantisme européen a déclenché une révolution dont nous n'avons pas encore mesuré toute l'ampleur ni parcouru toutes les étapes : les artistes et les écrivains, en se donnant comme domaine nouveau d'inspiration les désordres de la vie affective, les illusions des sens, les vertiges de l'imagination, ont renouvelé l'idée qu'on se faisait jusque-là de l'homme. La création esthétique, alimentée surtout par l'expérience subjective, s'op­pose de plus en plus à un idéal d'universelle intelligibilité.

Le fantastique en littérature est la forme originale que prend le merveilleux, lorsque l'imagination, au lieu de transposer en mythes une pensée logique, évoque les fantômes rencontrés au cours de ses vagabondages solitaires. Il est enfanté par le rêve, la superstition, la peur, le remords, la surexcitation nerveuse ou mentale, l'ivresse et par tous les états morbides. Il se nourrit d'illusions, de terreurs, de délires. Aussi, bien qu'il ait fleuri à d'autres épo­ques, semble-t-il répondre tout particulièrement au goût moderne.

Nous voudrions montrer la fécondité de notre génie national, dans ce domaine où l'on a souvent accordé une importance excessive aux influences étrangères. Dès le XVIIIe siècle, Cazotte enfermait une histoire fantastique dans les limites du conte qui, par la brièveté et le naturel, est le genre le plus propre à créer un effet intense. Vers 1830, le fantas­tique connaît une vogue extraordinaire ; il inspire des récits où l'imagination s'exerce agréablement, mais de façon assez gratuite. Bientôt, il est mis au service d'intentions beaucoup plus profondes : la frénésie d'un Lautréamont, la cruauté d'un Villiers, la violence d'un Mirbeau, les hantises d'un Maupas­sant, contrastent avec l'élégance désinvolte de Gau­tier et l'ingéniosité froide de Mérimée, les implaca­bles analyses auxquelles se livre, dans les dernières années de sa vie, un Nerval tourmenté par la folie surprennent celui qui a commencé par lire ses pre­miers récits, écrits en un temps où, cédant à la mode, il adaptait sans grande conviction les con­teurs allemands. Désormais, l'écrivain épanche à travers des symboles grimaçants son génie satirique ou livre un témoignage sur lui-même en évoquant, comme pour les exorciser, ses démons intérieurs ; ou encore, tel Apollinaire au seuil de la mort, il étale sur ses pages hallucinées l'ombre de son propre des­tin.

L'évolution du genre est esquissée dans ce recueil, depuis les précurseurs du XVIIIe siècle jusqu'aux conteurs récents (1). Certes, il ne faudrait pas s'en tenir trop strictement aux cadres que nous propo­sons. Les jeux gratuits de l'imagination ont survécu au romantisme : nous ne saurions guère discerner d'inquiétude profonde dans les contes d'Erckmann-­Chatrian ou de Claude Vignon, dans les anticipa­tions para-scientifiques de Jules Verne ou de Mau­rice Renard ; mais ces récits, quel que soit leur agré­ment, présentent un intérêt littéraire médiocre. En revanche, une certaine cruauté a été à la mode, parmi les représentants de l'avant-garde romanti­que : Nodier en donne une préfiguration dans Smarra et Petrus Borel une image dans ses Contes immoraux ; mais elle revêt presque toujours un ca­ractère d'affectation qui empêche de la prendre au sérieux. D'une façon générale, à mesure qu'on avance dans le siècle, le goût du public devient plus exigeant, l'inspiration des conteurs plus person­nelle ; les spectres, chers aux contemporains d'Hoffmann semblent dérisoires, trente ans plus tard, à une génération que les contes d'Edgar Poe ont fami­liarisée avec un fantastique intérieur, plus intense.

C'est que, si la peur est de tous les temps et de tous les pays, il devient plus difficile de l'éveiller, à me­sure que les hommes deviennent moins naïfs. Les écrivains d'aujourd'hui doivent séduire une imagi­nation plus rétive, qui ne cède franchement qu'à une illusion de réalité parfaite. Ainsi s'explique la mode des énigmes policières, où l'auteur, dans la trame du récit, multiplie les indications concrètes, les détails vécus, et prend soin au dénouement de dissiper toute obscurité : c'est à ce prix seulement que, dans ce genre aux recettes éprouvées, le mys­tère conserve ses vertus d'enchantement.

Serions-nous donc trop blasés désormais pour trouver de l'attrait à un merveilleux gratuit ? Nous ne le pensons pas ; et le succès de tant de films ré­cents prouve qu'il n'en est rien. Le cinéma, il est vrai, grâce au pouvoir de l'image, impose l'illusion plus facilement que ne le feraient les mots du lan­gage ordinaire : il offre ainsi au fantastique naïf une chance d'attacher encore, au moins pour la durée d'une représentation. Les écrivains, eux, ne peuvent plus se contenter d'effets aussi faciles ; mais heureu­sement ils n'ont pas épuisé tant s'en faut, le mys­tère de l'homme intérieur. Les surréalistes l'ont bien compris ; et Julien Gracq, qui évoque dans la préface d'Au château d'Argol les fantômes du roman noir anglais, fait fructifier de nos jours, en l'adaptant au goût contemparain, la tradition fantastique dit XIXe siècle. Conçue selon d'autres méthodes, l'œu­vre de Kafka donnerait lieu à des remarques analo­gues : les hallucinations de ses récits traduisent les angoisses de l'homme moderne.

Nous croyons donc à l'avenir du conte fantastique. Lorsqu'il est cultivé, non par des charlatans qui débitent la terreur comme une marchandise, mais par des écrivains doués d'une vie intérieure profonde, il permet, comme la poésie, d'exprimer ces aspects de l'homme qui demeurent irréductibles à la raison logique. On s'en apercevra, dans les deux cas extrêmes que nous avons cru devoir retenir, en lisant nos extraits d'Aurélia, où l'émotion née du fantastique a été directement et pleinement vécue par Nerval lui-même avant d'être transcrite ; et les dernières pages de l'Enchanteur pourrissant, où Apollinaire abandonne bien vite la fiction narra­tive pour libérer les images nées en tumulte dans les profondeurs de son subconscient. Avec ces deux œu­vres, nous sommes évidemment bien loin des aima­bles récits de Cazotte; et nous avons atteint les limites d'un genre qui, peu distinct, à l'origine, de la féerie, peut offrir dans ses plus belles réussites un intérêt, documentaire analogue à celui dit poème lyrique ou du journal intime.

(1) Nous avons presque toujours reproduit des récits com­plets. Quand l'ampleur de l'œuvre retenue ne nous l'a pas permis, nous avons pris soin d'isoler un épisode qui forme, en lui-même, un tout intelligible. Nous nous sommes abstenu d'emprunter des textes à des écrivains vivants.

mercredi 9 avril 2008

Nicolas Vassiliévitch Gogol (1809-1852)


  • Le Journal d'un fou / Nicolas Gogol ; traduction de Sylvie Luneau.- Paris (35-37, rue de Seine) : Fernand Hazan, 1948.- 57 p. ; 17,5 cm.- (Bibliothèque aldine ; 5).


mardi 8 avril 2008

Pierre Mac Orlan (1882-1970)


  • L'Ancre de Miséricorde / Pierre Mac Orlan ; illustrations de Guy Arnoux.- Paris : Les Editions de la Nouvelle France, MCMLXIV [1944, d'après l'achevé d'imprimer].- 269 p. : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 19 cm.- (La vie exaltante ; 11).
    • De cet ouvrage, le onzième de la collection "La vie exaltante", il a été tiré 500 exemplaires sur vélin blanc numérotés de 1 à 500 destinés à la vente ; 50 exemplaires hors commerce sur le même papier numérotés de I à L.

lundi 7 avril 2008

Ernest Feydeau (1821-1873)


  • Fanny : roman / [Ernest] Feydeau ; [introduction par Auriant].- [Paris (Liège, Imp. Solédi)] : Louis Gérin éditeur, [1947].- 244 p.- 1 f. de pl. en coul. ; 19 cm.
    • Edition identique à celle publiée en 1946 par l'Amitié par le Livre.

INTRODUCTION

Ce n'est pas une précaution superflue que de pré­senter au lecteur l'auteur de Fanny.

Soixante-treize ans après sa mort, Ernest Feydeau n'est guère connu que d'une centaine de personnes qui, plus ou moins, s'intéressent à l'histoire littéraire.

Lui-même n'a presque pas d'histoire, ce qui ne veut pas dire qu'il fut un homme heureux.

Né à Paris, le 16 mars 1821, il vit, étant encore enfant, dans l'atelier de Gavarni, qui habitait la même maison que ses parents à l'angle des rues Fontaine Saint-Georges et Chaptal, quelques-uns des écrivains qui devaient illustrer le siècle. Il enviait leur sort, ne soupçonnant pas l'envers de l'existence des hommes de lettres. Forcé de gagner la sienne, il entra, à l'âge de vingt ans, en qualité d'employé chez le banquier Jacques Laffitte. Coulissier à la Bourse, il fit à ses moments perdus, un peu de littérature, en amateur. Après avoir collaboré au Musée des Familles, édité à ses frais un recueil de poésies, les Nationales, il publia, en 1856, une Histoire des usages funèbres et des sépultures chez les peuples anciens, dont le pre­mier fascicule, consacré à l'Egypte pharaonique, attira l'attention de Théophile Gautier, qui en fit dans le Moniteur un magnifique éloge. Feydeau s'empressa d'aller le remercier, rue Grange Batelière, se lia avec lui et le documenta pour son Roman de la Momie, que le poète d'Albertus, reconnaissant, lui dédia. Gautier, peu après, ayant pris la direction de l'Artiste, l'invita à y collaborer. Rue Laffitte, dans les bureaux de la revue, il fit la connaissance de Flaubert, qui y don­nait sa Tentation de Saint Antoine de Saint-Victor, des Goncourt, etc., qu'il retrouva pour la plupart, le dimanche soir, autour de la table de Mme Sabatier, la Présidente, à qui Gautier le présenta.

Depuis quelques années déjà, Feydeau portait dans sa tête chauve un petit roman conçu sur les thèmes jumelés de l'amant jaloux du mari et du supplice de l'adultère. L'accouchement en était laborieux. En jan­vier 1858, un jour qu'il passait par la rue de la Chaus­sée d'Antin, se rendant à son travail, surpris par une ondée mêlée de givre, il se réfugia sous la porte de l'hôtel du Cardinal Fesch. L'inspiration qui l'avait fui jusque-là le visita soudain. Tirant soit crayon de sa poche, il nota sur son carnet de Bourse ce qu'elle lui dictait :

« La maison est plantée de travers, sur une butte de sable, regardant l'océan de côté, comme si elle se méfiait de lui... »

Debout sous la porte, au milieu d'une vingtaine de passants, qui s'y étaient abrités comme lui, il crayonna le premier chapitre de son roman. Se sentant décidé­ment en train, et la pluie ne discontinuant pas, il héla un fiacre, se fit conduire à la Bourse, s'isola dans le cabinet des commis d'agent de change et il en écrivit le second :

« Si je me suis volontairement exilé dans cette affreuse solitude, c'est parce que, pour mon malheur, j'ai aimé et que j'aime encore... »

Le soir même, il partait pour Aunay, s'enfermait dans une petite propriété qui lui appartenait, et là, dans cette retraite, il acheva aux trois quarts l'histoire de Fanny et de Roger. De retour à Paris, au bout d'une semaine, il rendait visite à Flaubert, boulevard du Temple, et lui contait sa nouvelle.

C'était la confession d'un jeune homme de vingt ans qui a pour maîtresse une femme mariée, son aînée de quinze ans. Neuf en amour et passionné de tem­pérament, Roger devient jaloux de tout ce qui distrait Fanny de sa pensée, jaloux de ses enfants, jaloux surtout de son mari. Il la tourmente de ses questions indiscrètes, la torture par ses soupçons. Il la presse de tout abandonner pour lier sa vie à la sienne. Pen­sant l'y décider, il lui révèle ce qu'il vient d'appren­dre : la liaison de son mari avec une jeune actrice irlandaise. A sa vive surprise, non seulement Fanny refuse de le croire, mais encore elle prend contre lui la défense de son mari. Son jeune amant se persuade qu'elle le trompe avec l'homme qu'il cocufie. Décidé à en avoir le cœur net, il achète à Chaville, où Fanny est allée passer l'été, une maison de campagne contiguë à la sienne. Jour et nuit, derrière ses volets, il monte le guet...

Parvenu à ce point de son récit, Feydeau s'arrêta brusquement. Flaubert le regarda surpris. « Cela tourne court, lui dit-il, il y manque un dénouement. » Feydeau en convint. Pour amener le dénouement, il avait imaginé une scène, mais elle était si risquée que sa plume n'osait la retracer. A la demande de Flau­bert, il l'improvisa.

Une nuit d'août, rongé par la jalousie et n'y tenant plus, Roger, au risque de se rompre le cou, enjambe le balcon de sa maîtresse. Agenouillé sur la dalle, il colle ses yeux contre les deux vantaux mal joints de la fenêtre de sa chambre à coucher. Le mari est là, en bras de chemise, placide, calé dans un siège en cuir et fumant béatement un cigare. Une porte s'ouvre, Fanny apparaît. A demi-vêtue, elle va et vient par la chambre, parle à son mari. Roger devine qu'elle lui reproche sa trahison. Il se défend mollement. Comme elle passe et repasse devant lui, le frôlant avec la pro­vocante coquetterie d'une courtisane, il l'attire à lui, l'assied sur ses genoux, se penche à son oreille et lui demande quelque chose qu'elle est prête à lui accor­der, mais qu'elle feint de lui refuser afin d'exaspérer son désir. Sous les yeux égarés de son amant, elle va rejoindre toute nue son mari dans l'alcôve. C'est plus que le malheureux Roger n'en peut supporter. Il tombe comme assommé du balcon...

Flaubert engagea vivement Feydeau à écrire cette scène, l'assurant que le succès de son livre en dépen­dait. Ce fut aussi l'avis de Gautier, qui admira ce tour de force, mais qui, cette fois, oublia de mettre en garde Feydeau contre son fâcheux penchant « à enchaîner les mots les uns aux autres, ce qui donnait à ce qu'il faisait un tour éloquent qui n'était pas la meilleure forme littéraire », et qui le portait, aussi, à abuser des métaphores, dont il en fourrait jusqu'à quatre dans la même page. Malheureusement pour Fanny, ni Gau­tier, ni Flaubert ne firent, en outre, remarquer à Fey­deau qu'un homme qui se souvient de ses peines d'amour et les ravive avec sa plume est sobre, concis jusqu'à la sécheresse, incorrect peut-être, mais ne pense pas à orner son style, à tourner des phrases poétiques et que le comble de l'art est, en de tels sujets, de n'y point paraître.

On a prétendu que, son étude à peine parue, Fey­deau se précipita rue dit Mont-Parnasse, chez M. Sainte-Beuve, qui lui marquait beaucoup d'intérêt, et s'écria, en brandissant son livre : « Maître, voici un incendie ! »

Ce qui est sûr, c'est que Fanny enflamma M. Sainte-Beuve. Elle lui rappelait sa jeunesse. Elle lui rappe­lait aussi, et surtout, sa bien-aimée Adèle et un épisode de sa vie amoureuse que l'indiscrétion d'Alphonse Karr l'avait retenu de rendre public. La nouvelle de Feydeau s'apparentait à son Livre d'amour comme à certaines idylles de Tennyson, étant presque « un poème par la forme, par la coupe, par le nombre, par un certain souffle qui y régnait d'un bout à l'autre et qui marquait singulièrement dans les paragraphes ou plutôt les couplets du commencement ». En même temps qu'une analyse de la jalousie Feydeau avait donné avec Fanny le poème de l'adultère. Les sen­timents et les émotions de Roger M. Sainte-Beuve les avait connus, et ses angoisses, ses souffrances, son désespoir. Fanny, dans son souvenir, s'identifiait avec Mme Hugo. Elle avait son visage et sa voix.

Elle est là, mon Adèle, oh! je me la figure
Elle est là, je la vois, dans la vague posture
D'une femme qui rêve, étendue à demi,
Le sombre époux l'enferme, elle rêve à l'Ami,
Elle se dit qu'il l'aime et qu'il n'aime qu'elle.


La page où Roger évoque sa maîtresse restée seule, le soir, après le, départ de ses enfants, avec son mari, tandis que la flamme agonise dans l'« âtre », et qui finit sur ces mots : ils étaient époux?, à dix-sept ans d'intervalle, semblait à M. Sainte-Beuve l'écho de ses propres vers :

Adèle ! tendre agneau ! que de luttes dans l'ombre,
Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre,
Revenait usurpant sa place à ton côté,
Redemandait son droit, sa part dans ta beauté,
Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie,
Tu retrouvais toujours quelque ruse inouïe
Pour te garder fidèle au timide vainqueur
Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton cœur.


Pour obtenir d'elle autre chose, qu'il convoitait ardemment, il avait, lui aussi, révélé à Mme Hugo la liaison de son mari avec une actrice, Mlle Drouet. Il y avait, dans l'idylle de Fanny et de Roger, un accent douloureux, déchirant, et je ne sais quoi de trouble et de voluptueux, à quoi M. Sainte-Beuve ne pouvait rester insensible. Feydeau l'étonna fort en lui révé­lant que cette histoire n'avait pas été vécue, mais ima­ginée par lui. M. Sainte-Beuve eût juré, « à la manière réelle, poignante et saignante dont toutes choses y étaient présentées » que l'auteur en avait été le héros. La scène du balcon, par tout ce qu'elle suggérait d'in­timité libertine, l'émoustilla. Passant sur les défauts de l'ouvrage, qui ne le frappèrent pas dans la disposi­tion d'esprit où sa lecture l'avait jeté, il ne marchanda pas à Feydeau les éloges dans son feuilleton du lundi qu'il lui fit l'honneur de lui consacrer, comparant Fanny à Adolphe et la proclamant bien supérieure au roman de Benjamin Constant.

« Les moralistes chrétiens, écrivait-il, ont parlé souvent en termes généraux, mais avec une grande vérité, des misères de la passion et de l'enfer de la jalousie ; on en a ici un exemple à nu, on a un damné qui sort de son gouffre et de son cercle dantesque pour nous faire sa confession atroce et d'une énergie truculente... La naissance, le progrès, les divers temps de ce mal de jalousie, tantôt assoupis et que le moin­dre mot réveille, tous ces degrés d'inquiétude et de torture, jusqu'à la fatale et horrible scène où il a voulu n'en croire que ses yeux et être le témoin de sa honte, sont décrits avec un grand talent, avec un talent qui ne se refuse aucune rudesse métallique d'expression, qui ne craint pas d'étreindre, de violenter les pensées et les choses, mais qui (n'en déplaise à ceux qui n'ad­mettent qu'une manière d'écrire une fois trouvée) a certainement sa forme et son style...

» Le livre flamboie et reluit : c'est l'œuvre d'un artiste ardent. »

En moins d'un mois, la première édition de Fanny se trouva épuisée. La seconde parut avec, sous forme de préface, une longue épître de Jules Janin, vantant à une « honnête femme » les agréments et mérites divers de ce « tout petit livre , livre exquis, éblouis­sant et plein d'abîmes ! » « Fanny, disait-il, c'est la dame annoncée par toutes les écritures de l'amour. Elle est la sœur de la belle Hélène et la sœur de Corinne, amoureuse d'Ovide. »

Ignorant les raisons personnelles et intimes que M. Sainte-Beuve avait de tenir Fanny en si haute estime, les moralistes de la presse avaient peine à comprendre son engouement. Pour ces esprits moroses, pour ces cœurs secs, qui semblaient n'avoir jamais connu l'amour, dont il leur arrivait, parfois de dis­serter, que par ouï-dire, Fanny n'avait nul attrait. Hip­polyte Rigaud, qui n'a pas laissé un nom dans la critique, l'éreinta longuement dans le Journal des Débats. Se voilant la face devant la « pantomime » à laquelle la femme adultère et son mari se livraient sous les yeux de l'amant fou de rage impuissante, « ici », s'écriait ce cuistre, « le silence profond dit le luxe de l'indécence ». Il terminait en déplorant qu'on ne retrouvât nulle part dans l'« étude » de Feydeau « la trace d'une intention morale qui rachète l'immo­ralité flagrante du sujet ». Plus sévère encore, Emile Montégut, aussi oublié aujourd'hui, mais plus injus­tement que Rigaud, écrivait dans la Revue des Deux Mondes : « C'est d'une lecture attristante, mais par compensation monotone et ennuyeuse au dernier degré. Ce livre a cependant un mérite que je ne peux nier, c'est une certaine habileté licencieuse. Les pires atti­tudes secrètes des deux amants sont comme photogra­phiées. »

Cette explosion de vertueuse indignation réjouissait fort M. Sainte-Beuve.

« La Revue des Deux Mondes vient de nous canon­ner avec tous les honneurs du gros calibre, écrivait-il à Feydeau. Avez-vous senti quelque avanie dans la voi­ture ? J'en doute. Fanny est un fin brick qui se rit d'eux — et vous et moi aussi. Et Flaubert pareille­ment que l'article de Rigaud avait fait rugir au com­mencement, puis éclater de rire à la fin.

Les détracteurs de Fanny allèrent à l'encontre de leur but. En insistant pesamment sur son indécence et son immoralité, ils contribuèrent puissamment à sa vogue. Alléchés par tout le mal qu'ils en disaient, les abonnés du journal des Bertin et de la revue de Bulot, à Paris comme en province et à l'étranger, voulurent respirer ce « petit flacon » où, selon Mon­tégut, « étaient enfermées les essences plus ou moins empoisonnées des œuvres applaudies depuis dix ans, la prétention à la moralité et la crudité lascive, les peintures voluptueuses, l'idôlatrie de la matière ».

Les hommes, à l'exception des maris trompés, eurent pour Fanny les sentiments de M. Sainte-Beuve, ceux-là en particulier qui, ayant comme lui aimé une femme mariée, avaient été jaloux du « som­bre » mais débonnaire « lion ». Quant aux femmes, celles surtout que MM. Rigaud et Montégut eussent, sur l'apparence, tenues pour irréprochables et qui, à l'insu du monde, qui ne mettait pas en doute leur vertu, et, bien entendu, de leurs époux, qui y croyaient aveuglément, avaient eu un ou plusieurs amants, elles mouraient d'envie de lire leur histoire, ce roman tant vanté par les uns et diffamé par les autres. Feignant d'en avoir oublié le titre, elles demandaient en rou­gissant aux libraires ce livre qui faisait du bruit et l'emportaient mystérieusement pour le dévorer en cachette. Bourgeoises ou grandes dames, elles enve­loppaient dans la même pitié les deux amants, et si elles plaignaient le romantique Roger, qu'elles enviaient à sa maîtresse, elles se sentaient portées à absoudre Fanny. Plus d'une avait agi comme elle ou, à sa place, ne se fût pas autrement comportée, les femmes, ait plus fort de la passion, perdant rarement la tête, le souci de leurs intérêts, de leur bien-être, de leur respectabilité, s'accommodant parfaitement de l'équivoque, y prenant même un certain plaisir per­vers, à l'encontre de tels de leurs amants qui ne souf­frent pas le partage et que celui-ci fait affreusement souffrir.

La caution de M. Sainte-Beuve évita à Fanny les graves ennuis qu'eussent pu lui valoir les accusa­tions d'immoralité lancées contre elle. Elle intimida la justice, qui ne voulut pas, après l'acquittement, l'année précédente, de Madame Bovary en correc­tionnelle, se couvrir de nouveau de ridicule. Ayant recueilli, comme le constatait M. Sainte-Beuve, « tout cet orage de bruit et de clameurs » qu'Emma avait soulevé, l'héroïne Feydeau éclipsa dans la faveur pu­blique celle de Flaubert. L'éditeur Amyot, à qui il avait vendu son « étude », en tira treize éditions dans l'espace d'un an, alors que Michel Lévy n'en avait tiré que cinq de Madame Bovary. Loin d'en prendre de l'humeur, Flaubert s'en réjouit au contraire pour son ami, au rebours de l'aîné des Goncourt, dont la mine s'allongea. Le canon tonnait à Magenta, comme Maxime du Camp entrait un jour à la Librairie Nou­velle. « Qu'y a-t-il de nouveau ? » demanda-t-il, voulant parler de la bataille en cours. « Il y a, lui répondit Edmond de Goncourt, que la Fanny de Feydeau en est à sa dixième édition et que c'est bien irritant ! »

Connu jusque-là comme archéologue, d'emblée Ernest Feydeau venait de s'imposer comme l'une des « personnalités les plus artistiques de son temps ». Il se croyait aussi artiste que Flaubert, qu'il admirait au point de l'imiter dans sa façon de « gueuler » ses phrases souvent toutes faites, mais surchargées de métaphores pour en apprécier la musique et la sono­rité.

Il se persuada qu'il était assez fort et assez habile pour continuer à mener de front ses deux professions d'homme de lettres et d'homme d'argent, bien que Mirès lui eût conseillé naguère de lâcher celle-ci pour celle-là. « Vous ne réussirez jamais dans les affaires parce que vous manquez de courage », lui avait-il dit, le courage, à la Bourse, consistant d'après lui, à affronter chaque jour le danger de devoir avec la certitude de ne pouvoir payer. Feydeau payait tou­jours ce qu'il devait.

Pour mieux se consacrer à l'art, qui exige, comme le lui disait Flaubert, des mains blanches et calmes, il eût dû quitter la Bouse après un coup d'éclat en publiant une « étude » sur le monde des affaires dont l'importance, avec l'accroissement incessant de l'industrie, se faisait chaque jour plus considérable, et qui jouait un « si atroce rôle », non seulement dans les destinées de son pays, mais dans celles aussi de l'univers. Près de quarante ans de pratique lui avaient permis d'accumuler les observations les plus précises et les plus précieuses. Il connaissait le dessous des cartes biseautées. Il avait été témoin de la rivalité meurtrière — pour les autres — qui avait mis aux prises le baron James de Rotschild et les frères Isaac et Moïse Pereire. Mais sans doute en est-il des secrets de la Bourse comme des secrets d'État : on peut les apprendre, on risque son honneur et quel­quefois même sa vie à les divulguer. Là aussi, Ernest Feydeau manqua de courage et du génie qu'il fallait pour faire concurrence à Balzac. Il entreprit d'autres « études », où, malgré ses prétentions à l'exactitude, la fantaisie avait plus de part que la réalité. De l'une à l'autre, de Catherine d'Overmeire à Daniel et de la Comtesse de Chalis au Lion devenu vieux, il alla en déclinant pour la plus grande joie de tous ses con­frères, qui ne lui avaient jamais pardonné l'éclatant succès de Fanny. Ses amis Gautier et Flaubert s'étaient un peu trop hâtés de lui dire qu'il était un homme et un gars. Feydeau n'était qu'un brave homme, dont l'imagination, oscillant entre le senti­ment et la sensualité, versait souvent dans l'éro­tisme. Il apparut de plus en plus qu'il n'avait pas en lui l'étoffe du grand écrivain que M. Sainte-Beuve avait cru pressentir.

La Bourse avait ruiné Feydeau, la littérature ne l'enrichit pas. Le malheur s'abattit sur lui. Frappé, en 1869, d'apoplexie et de paralysie partielle, il eut une fin de vie misérable. Il expira à Paris le 28 octo­bre 1873.

De la vingtaine d'ouvrages qu'il publia, seule Fanny lui a survécu, à qui il n'a peut-être manqué, pour être un petit chef-d'œuvre impérissable, que d'un peu moins flamboyer et reluire.

AURIANT.

dimanche 6 avril 2008

Vercors (1902-1991)


  • La Marche à l'étoile / Vercors.- Paris : Aux éditions de Minuit ; Bruxelles : La Renaissance du livre, MCMXLIII [1943].- 89 p. ; 17 cm.
    • Les volumes de la présente collection, en tous point conformes à ceux publiés par les Editions de Minuit , sous l'oppression, constituent l'édition publique réservée à la Belgique par un accord conclu avec les Editions de Minuit. Elle a été limitée à 2000 exemplaires numérotés. Exemplaire n°274.
    • Ce volume publié sous l'oppression aux dépens de quelques lettrés patriotes a été achevé d'imprimer à Paris le jour de Noël 1943.
    • Copyright by Editions de Minuit 1946. Imprimé en Belgique, à la Maison Desoer, Liège.

samedi 5 avril 2008

Henri Murger (1822-1861)


Scènes de la vie de bohème / Henry Murger ; [aquarelles de Jean Dratz].- Paris (144, avenue des Champs-Elysées) : Editions Nilsson, [1930].- 251 p.-6 f. de pl. en coul. : couv. sous jaq. ill. en coul. ; cm.- (Coll. Lotus).


vendredi 4 avril 2008

Curiosa


  • Le prêtre chatré ou le papisme au dernier soupir.- Réimpression textuelle faite sur l'édition rarissime et unique de La Haye, 1747, et précédée d'une notice bibliographique et historique.- Genève : chez J. Gay et fils, 1868.- XII-48 p. ; 16 cm.- (Raretés bibliographiques).
    • Raretés bibliographiques : Réimpressions faites pour une société de Bibliophiles, à cent exemplaires numérotés, 96 sur papier de Hollande et 4 sur papier de Chine, plus deux sur peau de vélin. Exemplaire n°97.



NOTICE SUR LE PRÊTRE CHATRÉ

Voici un ouvrage bien rare et que bien peu d'amateurs ont eu l'occasion de voir, car depuis soixante ans, à la vente de Méon où il fut adjugé pour dix francs, jusqu'à ce jour, à peine en a-t-il paru un autre exem­plaire dans les ventes publiques et l'on ne le rencontre pas davantage même dans les bibliothèques les plus complètes.

On consulterait inutilement le Dictionnaire des Anonymes de Barbier pour chercher à en connaître l'auteur. Nos recher­ches pour découvrir quelques traces du texte original dans les bibliographes anglais, sont demeurées infructeuses ; cependant, nous croyons en effet qu'il y a là une tra­duction. On ne peut y méconnaître cette ironie empreinte de l'humour britannique dont Swift donnait à cette époque un exemple dans son Modeste projet pour rendre utiles les enfants pauvres ; ce projet consistait tout simplement à les engraisser pour les man­ger ensuite. De nos jours, on a publié à Lon­dres, sous le pseudonyme de Malchus, une autre sombre facétie du même genre ; il s'agit d'un appareil pour faire mourir, sans aucune douleur, les nouveaux-nés dont le trop grand nombre amène dans la popula­tion un accroissement, objet d'effroi pour le célèbre économiste Malthus et ses disciples : mais personne ne prit au sérieux l'idée de Swift, tandis que nous avons vu, il y a vingt ans, la proposition du soi-disant Malchus signalée dans de graves écrits comme un symptôme aussi sérieux qu'épouvantable des maux qui frappaient la société anglaise.

A défaut de renseignements bibliogra­phiques sur ce petit ouvrage mystérieux, nous pourrions petit-être examiner diverses questions historiques au sujet de l'eunuchisme des ecclésiastiques ; on sait que, chez les Grecs et les Romains, les prêtres de Cybèle étaient soumis à la castration ; une secte des premiers siècles du christianisme recommandait également cette pratique comme un acte religieux et elle conserve encore quelques adeptes clans la Russie mé­ridionale ; mais tout ceci exigerait des déve­loppements qui ne seraient pas à leur place en tête de l'opuscule si court que nous re­produisons. Cependant, pour allonger un peu notre notice, nous demanderons la per­mission de reproduire ici quelques passages d'une lettre que la question du célibat des prêtres a engagé un jeune papiste de nos amis à nous écrire :

« ... Si Pougens vivait encore, je lui au­rais signalé un mot à ajouter dans son Vo­cabulaire de nouveaux privatifs français. Si les Directeurs de l'Imprimerie du Cercle So­cial font des petits, je donnerai volontiers trois livres 10 sous de part contributive pour une nouvelle édition du Vocabulaire priva­tif dans laquelle figurera le mot Incocu, pri­vatif naturel, nécessaire et logique du mot Cocu. Car si la chose ou l'individu existe, il doit y avoir un mot pour l'exprimer. Or, puisqu'il y a des gens, qui ne sont pas, qui ne peuvent pas être cocus, pour les dénom­mer il faut créer le mot INCOCUS.

« Assurément, tout homme marié est susceptible d'être Cocu ; tout célibataire qui a donné sa parole d'honneur à sa maîtresse et a reçu d'elle sa foi, peut également devenir cocu. Une seule classe d'hommes dans le monde entier peuvent rendre Cocus leurs voisins, sans avoir jamais à craindre de l'être eux-mêmes, car aucun lien charnel ne doit les attacher... sur la terre.

Depuis longtemps, les membres de cette classe ont fait pas mal de cocus ; ce qui ne les empêchait pas d'aspirer ardemment à obtenir d'être susceptible de le devenir eux-mêmes. Çà n'a pas pris. Mais je laisse la parole au grave de Thou (Histoire univer­selle, livre XXXVI), dont le témoignage ne peut être suspect pour qui que ce soit ; sans quoi, j'en appellerais tout droit au Concile de Trente lui-même :

« Maximilien (empereur d'Allemagne) écrivit le 28 novembre au pape (Pie IV), pour lui demander de relâcher quelque chose de la sévérité qu'on observoit ce qui concerne le mariage des prêtres.

« On ne peut nier, disait-il, que dans la primitive Eglise, en Occident, comme en Orient il n'ait été libre et permis aux prêtres de vivre dans le mariage, jusqu'au temps de la défense faite par le pape Calixte. C'est pourquoi, comme la nature humaine est fragile, que tout homme est porté au mal dès sa plus tendre jeunesse, que la chair est l'aiguillon du péché, que la voye de la continence est étroite et difficile, qu'il y en a peu qui ne sentent l'aiguillon de la chair et que le feu de la concupiscence est tel qu'il nous dévore pour nous perdre, Denis, évêque de Corinthe, avertit sagement Pinythe, son suffragant, de ne pas imposer à ses frères le fardeau du célibat comme une chose nécessaire, mais d'avoir égard à la faiblesse et à l'infirmité du plus grand nombre.

« Que si cet avis a paru alors sage et digne du saint homme qui le proposait, si la conduite qu'il inspirait a paru nécessaire pour conserver d'un côté la bienséance et l'honnêteté et de l'autre pour condescendre à la faiblesse et à l'infirmité des hommes, combien est-elle plus nécessaire dans ce malheureux siècle où à peine s'en trouvera-t-il un seul dans un grand nombre qui vivent chastement dans le célibat, où presque tous sont publiquement débauchés et impudiques au grand danger des âmes et au scandale des peuples ? Outre cela, il y a une grande disette de prêtres, parce que le mariage leur est défendu, les écoles de théologie catholiques sont vuides et chacun, au mépris des évêques, court à celles des protestans. Etc.

« Quelques fortes que fussent ces raisons, quelques pressants que fussent ces besoins, et quelques instances que l'empereur fit, il fut impossible de rien obtenir du pape. »

« Eh bien, dans cette grave affaire, qui se fourrait le doigt dans l'œil ? C'était l'empe­reur Maximilien. — Et qui y voyait clair ? C'était le pape Pie IV, qui avait hérité des lunettes du pape Calixte.

« En effet, des archevêques anglais, alle­mands, russes, peuvent être cocus ; des grands rabbins peuvent être cocus ; des rois et des empereurs sont cocus : un pauvre dia­ble de vicaire, de diacre catholique être cocu ? Jamais de sa vie ! Quel admirable privilège ! Quelle radicale différence entre la nature ecclésiastique catholique et la na­ture humaine du reste des mortels ! Quel prestige !

« Si l'Église catholique est la seule de l'univers dont les ministres ne peuvent, quoi qu'on fasse, être cocus, elle le doit aux Calixte et aux Pie IV, et jamais elle ne saurait trop honorer leur mémoire.

« Messieurs les protestants ont protesté et protestent de toutes leurs forces contre ce grand privilège. Ils prouvent tant qu'ils peuvent que la papauté ne demande pas aux prêtres et aux moines de s'abstenir de femmes, mais seulement de ne pas se marier. Les Inconvénients du célibat des prêtres (Ge­nève, 1781, in-8°) remarquent, page 356 et suivantes, que les évêques, les synodes, les conciles, les papes ont toujours toléré chez les prêtres, le concubinage et l'adultère avec les femmes mariées ; et que tous les rois de l'Europe successivement (à l'exception peut-être des seuls rois d'Espagne), voyant que le but apparent du célibat des prêtres était d'en faire une milice étrangère aux États qui la payaient et uniquement aux ordres de la cour de Rome, ont toujours demandé, mais en vain, qu'il leur fut permis de se marier et de devenir cocus comme tout le monde. C'est même parce que Rome s'y est obstinément refusée que la Réforme a été favorisée par plusieurs princes et que le protestantisme s'est établi dans beaucoup d'endroits.

« Mais ces braves protestants, s'ils s'i­maginent parvenir à l'emporter sur le pape, sont dans une erreur complète, et ils se met­tent le doigt dans l'œil aussi bien que le fai­sait tout à l'heure l'empereur Maximilien. Transformez cette admirable unité cléricale du catholicisme, en une multitude de cocus menés, sans s'en douter, par le bout du nez par mesdames leurs épouses, et vous détruisez la religion elle-même. Ainsi, qu'est-il arrivé pour le protestantisme ? A mesure qu'il s'est étendu, il s'est divisé, il s'est affaibli. Parmi les protestants, quelques-uns, comme les méthodistes, les piétistes, etc., ap­préciant mieux leur position que les autres, se rapprochent de plus en plus du bercail, où comme l'Enfant prodigue, ils vont re­venir un de ces jours solliciter leur pardon, lequel leur sera certainement accordé, mais à la condition sine qua non, de revenir au cé­libat. »

jeudi 3 avril 2008

Léon-Alpinien Cladel (1834-1892)


  • Petits cahiers / de Léon Cladel ; eau-forte de L. Lenain.- Bruxelles (25, rue royale) : Henry Kistemaeckers, MDCCCLXXIX [1879].- 142 p.-[1] f. de pl en front. & [4] p. de fac-sim. + [6] p. de prospectus ; 14,5 cm.
    • Tirage à 200 exemplaires sur papier vergé et 100 exemplaires sur papier du Japon véritable.
    • Contient : Paul-des-Blés ; l'Ancêtre ; Une Maudite ; Chez les Morts ; La Générale à la Jambe de Bois ; Bêtes et Gens.



PROSPECTUS

Librairie Henry KISTEMAECKERS

BIBLIOGRAPHIE

L'HOMME QUI TUE !
(Les Bureaux arabes sous le second Empire)
par
X.X.X.

Tome Ier. — Le Ventre de Lalla-Fathma.
Tome II. — L'Assaut des Lupanars.
2 volumes in 16 (format charpentier). Prix : 6 francs.

Voici comment le critique Georges Gerber s'exprime au sujet de ce livre dans la Révolution française, du 17 floreal an 87 (Mardi 6 avril 1879) :

Quand on écrit une oeuvre comme celle que nous allons étudier, où tout lion serait fier d'apposer sa griffe et d'empreindre son sceau — ainsi que le dit Léon Cladel dans une magnifique préface — pourquoi ne pas la signer ?... Je ne veux pas dévoiler la puis­sante personnalité qui se dérobe sous le triple anonymat X. X. X. à qui nous devons déjà le Roman du Curé — dont j'aurai à parler un jour — mais je dois dire ici que l'auteur, dans ces pages émouvantes, a fait entendre la voix de la vraie France.

L'Homme qui Tue! les Bureaux Arabes sous le Second Empire, tel est le titre du livre dont nous parlons. Cela en dit assez ; on voit de quoi il est question.

L'auteur a passé de longues années en Algérie, rapière au côté, pistolets dans les arçons, fusil braqué sur le Kabyle. Dans cette Algérie qui nous appartient, parce qu'en un jour de mauvaise humeur le dey Hussein frappa de son chasse-mouches M. Delval, consul de France. Dans ce pays où nous voulons à toute force faire pénétrer notre civilisation à l'aide du pillage et des massacres. X. X. X. c'est le soldat pacifica­teur et civilisateur. Lui s'intitule : l'Homme qui Tue ! Et alors il nous narre ses faits et gestes.

Cet ouvrage est bien moins un roman qu'un feuillet sanglant de l'histoire des nations qui, sous le fallacieux prétexte de civiliser des sauvages, sont parties à la conquête de peuples peu soucieux d'être conquis, se sont mises en campagne pour asservir des pays qui ne demandaient qu'à vivre tranquilles et libres. Donc, récalci­trants, on vous civilisera quand même. Et pour cela, tous los moyens seront bons.

Dans la forme, l'Homme qui Tue est violent, mais d'une violence nécessitée par le récit même des épisodes qui s'y trouvent. L'auteur n'a pas fait du naturalisme — puisque le mot est à la mode — pour l'amour du naturalisme. Il a vu, il raconte. Le mot est crû parfois et peut frapper désa­gréablement le tympan du bourgeois dodu et satisfait ou du damoiseau en quête de bouquins littéraires et malpropres, tant pis !

Ce livre n'est pas écrit pour eux. Il est fait pour nous qui voulons la vérité, nue ou voilée, peu nous importe, mais la vérité tout entière. Les tableaux se déroulent à nos yeux, saisissants. On frémit d'indigna­tion ou d'horreur, mais on est empoigné. Et de redoutables points d'interrogations se dressent. On se dit : Est-il possible ? La soldatesque en furie pille, tue, vole, viole. On se rend maître de la retraite Le Ventre de Latta Fathma au bruit du clairon ; mais on monte à l'Assaut des Lupanars de la porte Djebbia, au cri de : Vive l'empereur ! et au chant du Pou et de l'Araignée. Bon Dieu ! à de telles scènes, on ne croirait pas, mais c'est un revenant qui nous les raconte, et il y a joué son rôle comme les autres.

De ce livre puissant d'originalité où tout vit, fourmille, où, à chaque instant, vous recevez en plein visage les éclats de rire stridents des filles de joie et les jurements des troupiers, de cette œuvre brûlante et sauvage comme les déserts de la Kabylie, que ressort-il ? Quelle conclusion tirer ?

L'auteur n'a pas seulement eu pour but de nous faire toucher du doigt la façon dont on colonise l'Algérie. Après avoir été l'Homme qui Tue, il est devenu l'homme qui pense. D'abord soldat ; philosophe ensuite. La moralité qui se dégage nettement de son oeuvre est celle-ci : L'homme de guerre se trouve placé, par la force des choses, entre sa conscience d'honnête homme et ses devoirs de soldat. Qui l'em­portera ?

Une grande question se pose : si l'obéis­sance passive doit tuer la conscience, si le soldat doit détruire le citoyen, n'est-il pas urgent que la Révolution porte son fer rouge dans le métier de l'Homme qui Tue ?

Qu'on ne s'y méprenne point ; agiter ce redoutable problème, ce n'est pas s'atta­quer directement à l'armée — et quand cela serait ? — c'est signaler une affreuse plaie de notre société, c'est tout simplement dé­clarer la guerre à la guerre. De tels ouvrages se recommandent à l'attention et à la médi­tation de tous les hommes sérieux.

Georges GERBER.

mercredi 2 avril 2008

Pierre Muller


  • New-York-San-Francisco : Voyage d'un vagabond à travers les Etats-Unis d'Amérique / Pierre Muller.- Bruxelles (10, rue du Musée)-Paris (18, boulevard des Invalides) : Éditions de la Toison d'or, 1944.- 236 p. : carte ; 18 cm.

mardi 1 avril 2008

Belgicismes


  • Ne dites pas... Dites... (Belgicismes) / Omer Englebert en collaboration avec André Thérive.- Bruxelles (192, rue royale) : Labor, 1942.- 62 p. ; 25 cm.


PRÉFACE

Le public belge dira peut-être : « A quoi bon ce nouveau répertoire de belgicisme ? On en a confectionné combien d'excellents dans le passé, et particulièrement dans les dernières années ! »

Il est vrai que, depuis trois siècles, nombre d'esprits éclairés et charitables ont tenté de désinfecter le langage des Belges qui parlent français. Qui ne connaît l'œuvre méritoire des Chifflet, des Galand, des Courouble, des d'Harvé, des Borsu, des Rigot, des Roty et des Deharveng ?

« Ferez-vous mieux qu'eux ? » demandera-t-on.

Non, certes ! Aussi me suis-je borné à aller à leur école, retenant leurs découvertes quand elles étaient bonnes, les écartant quand elles ne l'étaient pas, et m'efforçant d'ajouter ce qu'ils pouvaient avoir oublié. J'ai disposé le tout de telle façon qu'il fût aisé au premier venu de s'y retrouver et de faire son choix ; et de plus j'ai tâché d'être court.

Une sèche brièveté a ici son prix. Si vous êtes long, il est à craindre qu'on ne vous suive pas jusqu'au bout, ou tout au moins qu'on ne retienne pas grand'chose de vos éclaircissements. Le lecteur se souviendra surtout que la question était épineuse, et que l'auteur, pour sa part, avait essayé de la débrouiller.

Le Père Deharveng rédigea d'abord une demi-douzaine de recueils très copieux. La mort interrompit, hélas ! sa carrière. Mais déjà, lui-même avait senti qu'il convenait de ramasser ses longues dissertations en un AIDE-MÉMOIRE, qui s'étendait d'ailleurs sur trois cents pages. Je ne doute pas, s'il avait survécu, qu'il ne l'eût encore fort abrégé, en vue de le rendre plus utile.

Cet AIDE-MÉMOIRE a des mérites plus variés que mon modeste guide-ânes. Outre un certain nombre de belgicismes qu'il dénonce et corrige, il s'en prend à des fautes de grammaire, de syntaxe et de prononciation dont les Belges ne sont pas seuls à se rendre coupables. L'apostolique jésuite travaillait à purifier la France, la Suisse romande et le Canada, aussi bien que la Belgique. Aussi, plusieurs critiques français soulignèrent-ils le profit que leurs compatriotes eux-mêmes pouvaient tirer de son travail.

Ici, l'auteur ne fait la leçon à personne. Pour ma part, je déclare que les Français, les Canadiens et les Suisses n'ont rien à prendre chez moi. Je n'ai en vue que les Belges. Et c'est encore trop dire. A proprement parler, je m'adresse aux seuls Belges qui veulent parler comme on fait en France.

Je n'ai pas, en effet, l'outrecuidance de faire la leçon à qui que ce soit. Si certains Belges prétendent être en droit d'user du français à leur guise, je prendrai garde de ne pas les détromper. Je leur dirai, au contraire : « Puisqu'il en est ainsi, aux « ne dites pas » de cette brochure, substituez simplement des « dites » à volonté, et remplacez les « dites » par autant de « ne dites pas ». Approvisionnez-vous à votre gré dans les colonnes de gauche, et délaissez les colonnes de droite. »

C'est d'ailleurs ce que recommandait Remy de Gourmont, en 1915, aux écrivains de Belgique réunis à Paris. Il admirait la langue particulière qu'ils parlaient et les engageait à ne point l'abandonner : « C'est d'une belle indépendance d'esprit, disait-il, que d'apporter au milieu des Parisiens moqueurs cet accent du terroir, cette boue attachée à ses souliers provinciaux. Quand les écrivains belges vont retrouver leur patrie... qu'ils écrivent la langue de leur éducation, qu'ils ne rougissent pas si elle est parfois teintée de belgicisme, trempée dans les originalités locales. »

Pour qui voudra suivre ce conseil, la question se posera, pourtant, de savoir quelle quantité de belgicismes il pourra fourrer dans son langage et ses écrits. Le dosage ne sera guère facile, car il est des belgicismes de toute sorte.

Il y a des flandricismes : « drève », « crolles », « venez une fois voir », « je ne sais de rien », qui sentent le flamand dont ils sont traduits.

Il y a des wallonismes : « je ne peux mal », « j'ai bon », « j'ai facile », « berce », « baise », etc., qui sont des provincialismes comme il s'en trouve en tous pays d'oc et d'oïl, mais qui n'ont point passé dans le parler de l'Ile de France.

Il y a des archaïsmes : « septante », « nonante », etc., dont l'usage s'est perdu en France et maintenu en Belgique.

Il y a des barbarismes : « renseigner un détail », « soulever un lièvre », etc., qui sont des fautes ou de simples méprises.

Et il y a enfin des termes français : « ajoute », « pistolet », « quartier », « s'il vous plaît », etc., qui revêtent en Belgique une signification qu'ils n'ont pas en France.

De tous ces belgicismes, lesquels retenir, lesquels proscrire ?

Si Remy de Gourmont vivait encore, sans doute pourrait-il l'indiquer.

Les exemples cités plus loin montreront quels sont les « belgicismes » dont les académiciens, journalistes et autres écrivains de Belgique font usage.

Les imite qui voudra. Les amateurs de parler belge pourront toujours se prévaloir d'autorités nombreuses avec lesquelles je ne veux aucunement entrer en conflit.

En ce qui me concerne, je le répète, je ne m'adresse qu'aux Belges dont le désir, à tort ou à raison, est de parler comme les Français.

C'est pour ceux-là que je publie la présente nomenclature, après l'avoir établie pour mon propre compte et amendement, depuis bientôt dix ans que je vis en France.

J'ai dressé trois listes : la première, sous la rubrique « ne dites pas », aligne les quelque cent « belgicismes » les plus répandus.

Je n'exige aucunement qu'on me croie sur parole. Aussi ferai-je volontiers confidence au lecteur des précautions que j'ai prises pour ne pas l'induire en erreur.

Afin d'être sûr que les expressions signalées pour être des « belgicismes » en étaient réellement, j'en ai soumis la liste à divers écrivains français de renom qui m'ont assuré que c'étaient bien là autant de locutions inusitées en France.

La traduction des dits « belgicismes » a reçu pareillement leur approbation, en ce sens qu'ils ont garanti qu'elle était bien française.

La troisième liste : « on dit en France », n'a pas pour but de recommander toutes les expressions qui s'y trouvent, mais seulement d'établir que ce ne sont pas là « belgicismes » ou façons de dire propres aux Belges.

Ici, il convenait de citer, dans chaque cas, mes répondants. Tantôt, je m'en rapporte aux dictionnaires que chacun peut consulter. Tantôt, je me prévaux de l'opinion très considérable de M. Ferdinand Bruno ou de M. André Thérive.

Pour ce qui est de M. André Thérive, je ne saurais trop lui témoigner ma reconnaissance. Il a collaboré de très près à mon travail, le relisant et corrigeant plusieurs fois d'un bout à l'autre, et par là lui conférant la seule autorité à laquelle il puisse prétendre. C'est à lui-même qu'on doit les initiales majuscules (B. A. — P. F. — C. L. — I. P. C. F.) qu'on trouvera partout répétées, pour qualifier les expressions qu'elles accompagnent. En voici la signification :
  • B. A. = belgicisme antifrançais.
  • P. F. = provincialisme français.
  • C. L. = expression correcte et littéraire.
  • I. P. C. F. = incorrection populaire, mais courante en France.

Omer ENGLEBERT.